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22 janvier 2009

Ces littéraires qui réussissent en entreprise

Ignorés et sous-payés par les entreprises qui recrutent bien souvent via réseaux d'anciens, les littéraires possèdent cependant un atout indéniable : leur capacité de rebond. Bûcheurs par essence, ils cumulent de nombreuses qualités : capacité de concentration, esprit de synthèse, rigueur... ce qui décuple leur faculté d'adaptation. Tout n'est pas rose pour autant et nombreux sont ceux qui galèrent pour travailler en dehors de l'enseignement. Toutefois, certains y parviennent. Et ne changeraient rien à leur parcours.

 

Littéraire et cadre : où est le problème ?

Décriées, les Lettres modernes, malmenées, les Sciences humaines, remisées, les études de psycho, de socio et de philo... Il ne fait pas toujours bon être « littéraire » sur les rivages de l'emploi. Pourtant, il n'est plus si rare d'en croiser à tous les niveaux de l'entreprise.

« Tu veux devenir prof, toi ? » Cette question, Chloé n'ose même pas compter combien de fois elle l'a entendue au début de ses études. Diplômée d'un ancien bac A1 (math-littérature), passée par hypokhâgne et khâgne, cette « tronche » a galéré quelques années avant de décrocher son premier contrat. Car, non, elle ne voulait pas devenir prof.

Rigueur et adaptabilité

Elle travaille aujourd'hui dans une grande entreprise bancaire, en tant que responsable marketing. Et ne regrette rien de son parcours. « Mon cursus, aussi atypique soit-il, m'a apporté bien plus qu'une formation linéaire au marketing. Une bonne orthographe, certes, une bonne culture générale, évidemment, mais également une rigueur et une adaptabilité qui font aujourd'hui ma force sur le marché du travail. »

Stratégies personnelles d'emploi

Comme Chloé, bon nombre de « littéraires », autrefois « condamnés » aux concours de l'enseignement ou de la fonction publique, trouvent désormais leur place dans toutes les strates de l'entreprise. « Les jeunes qui suivent ce type d'études sont conscients du fait qu'elles n'ont pas une finalité immédiate, explique Christian Darantière, de l'Association pour faciliter l'insertion professionnelle des jeunes diplômés (AFIJ). Ils mettent donc très vite en place des stratégies personnelles d'emploi. »

Opération Phénix

La première d'entre elle : la formation complémentaire professionnalisante. « Nombreux sont ceux qui reprennent une formation courte pour obtenir le petit plus de compétences techniques nécessaires à l'entreprise », poursuit Christian Darantière. C'est aussi ce que propose la très médiatique opération Phénix.

La diversité des profils, une richesse d'entreprise

Depuis 2007, cette initiative engagée par la société PricewaterhouseCoopers a permis à 70 étudiants de master de recherche en Littérature, Histoire, Géographie ou Philosophie (entre autres !) de décrocher des CDI à des postes de gestionnaires de grandes entreprises. « L'intention initiale de cette action, décrypte Jean-François Lochet, correspondant de l'opération Phénix à Paris I, était de copier le modèle anglo-saxon qui fait de la diversité des profils une richesse dans la société. » Et de rappeler aux responsables de ressources humaines que les capacités d'analyse développées par les « Humanités » peuvent être un plus pour le développement de stratégies d'entreprise.

La valeur diplôme

« Mais il ne faut pas croire que nos étudiants ont attendu ce type d'actions pour investir le monde entrepreneurial, reprend Jean-François Lochet. Cette idée de fabrique à chômeurs qu'est l'université est fausse et non-justifiée. » En France, la valeur diplôme reste la meilleure clé pour ouvrir les portes de l'emploi. Et plus le niveau d'études est élevé, moins la précarité est grande : les titulaires d'un bac + 5 seraient quatre fois plus nombreux à décrocher un poste de cadre dans les trois ans qui suivent leur sortie d'études que les bac + 3.

Précarité plus longue

C'est ce que révèle l'observation de la génération des diplômés de 2004 établie par le Centre d'études et de recherche sur les qualifications (Cereq). Cependant, toujours d'après le Cereq, ces conditions d'insertion restent très variables pour les littéraires. 13 % de ceux issus des filières Lettres et Sciences humaines sont encore au chômage trois ans après leur sortie d'études. Ils ne sont que 5 % pour les licenciés de Maths, Sciences et techniques.

Premiers touchés en temps de crise


« Et en temps de crise, annonce Christian Darantière, ce sont eux qui vont le plus souffrir, car les entreprises ont du mal à embaucher des gens qui n'ont pas une rentabilité immédiate. » Pour ce responsable de l'Afij, la grosse lacune des filières littéraires, c'est qu'elles ne proposent que rarement des stages en entreprise. « Ils manquent donc aux étudiants un certain nombre de mécanismes pour comprendre le fonctionnement de l'entreprise. »

Jobs alimentaires

Un jugement modéré par Jean-François Lochet, de Paris I : « 86 % des étudiants occupent ou ont occupé un emploi pendant leur cursus universitaire. Ils savent ce qu'est le monde du travail. » Reste que ces emplois ne sont souvent que des jobs alimentaires, difficiles à faire valoir sur un cv pour candidater à un poste de cadre.

Tiphaine Réto © Cadremploi.fr - Publié le 22.01.09

Webmaster après une maîtrise d'Histoire contemporaine

C'est par passion que Benoît Graisset-Recco a toujours fait ses choix et ses orientations. Par passion et grâce à une grande force de travail acquise pendant ses études. Après un bac scientifique et une maîtrise d'histoire, Benoît Graisset-Recco est aujourd'hui, à 37 ans, un webmaster aguerri.

Il a du mal à se souvenir de tous les détails de son parcours universitaire. Mais Benoît Graisset-Recco se rappelle très bien qu'il a toujours fait ses choix par passion. « Après un bac scientifique, j'ai suivi mon goût personnel pour l'histoire et je me suis inscrit à Paris I-Sorbonne. » A l'époque, l'étudiant n'a pas encore de projet professionnel défini. « Je me suis inscrit au Capes pour devenir prof, mais c'était sans trop avoir réfléchi à la question. »

Des débuts en indépendant

C'est pourtant cette année de préparation aux concours de l'enseignement qui lui sera décisive. « Au cours de l'année, j'ai commencé à m'intéresser à internet. Très vite, j'ai trouvé ça passionnant ! » A peine son cursus terminé, Benoît s'installe en tant que webmaster indépendant. Associé à deux amis, il crée des sites web au moment où la demande est de plus en plus forte. Le bon filon pour s'introduire dans un milieu quand on n'a pas le profil...

« Je restais potasser jusqu'à minuit »

« Après deux ans en tant qu'indépendant, je me suis suis dit que j'avais les bases pour postuler dans une entreprise. » Il devient alors administrateur informatique du réseau national des Auberges de jeunesse. « C'est là que, pendant quatre ans, je me suis réellement formé. Après ma journée de travail, je restais potasser jusqu'à minuit pour vraiment progresser dans ce que je faisais. »

Enseignant dans une école d'informatique

Les progrès sont rapides et le jeune autodidacte devient enseignant à l’Hétic, une école supérieure d'informatique et de multimédia. « Ca a duré deux ans. J'étais également administrateur de leurs systèmes informatiques... Avant de changer à nouveau d'employeur. » Depuis quatre ans, désormais, il a gagné ses galons de chef de projet chez Anakrys, petite SSII spécialisée dans la création de sites internet.

Des qualités qui deviennent des atouts

« Si mon parcours étonne les gens, confesse Benoît, je ne pense pas qu'il les dérange. Une fois qu'ils sont rassurés sur mes compétences en informatique, ils l'oublient très vite. »
Lui, à l'inverse, n'oublie pas ses acquis. « Je ne peux pas dire que le contenu de mes cours d'histoire me soit encore utile aujourd'hui. Mais les qualités qu'on doit mettre en œuvre en tant qu'étudiant dans des filières littéraires deviennent de vrais atouts dans le monde du travail. »
Rigueur, autonomie, esprit de synthèse, aptitude à bâtir un plan de dissertation comme un plan de travail... « Pour moi, rien de ce que j'ai fait aujourd'hui n'aurait été réalisable sans ces réflexes acquis au cours de mes études ! »

Tiphaine Réto © Cadremploi.fr - Publié le 22.01.09

"Avec mon master en psychopathologie, je suis aujourd'hui consultant international RH"

A 23 ans, Maxime-Louis Régis parcourt la planète pour recruter les salariés d'un grand groupe oléoduc. Il se destinait pourtant à devenir psychologue clinicien. Un changement de cap engagé pour éviter la précarité. Et pour élargir ses horizons.

Son rêve à lui, c'était de travailler auprès de malades mentaux. Sa réalité : voyager aux quatre coins de la planète pour recruter du personnel pour un grand groupe oléoduc. « Dès le début de mes études, je me suis spécialisé en pédo-psychiatrie et gériatrie, explique Maxime-Louis. Mais pour financer la fac, j'ai trouvé un job dans une grande entreprise. »

Un Master et de l'expérience

En fait de petit boulot d'étudiant, le jeune homme commence à travailler dans les ressources humaines d'un grand groupe de conseils en management et services informatiques. De CDD en CDD, il finit par y être embauché en CDI, trois jours par semaine... et par prendre de plus en plus de responsabilités. « A la fin de mes études, j'avais donc un Master en psychopathologie de l'enfance et trois d'expériences dans les RH... Pour trouver rapidement un travail, le choix a été vite fait. »

Un jour au Congo, l'autre en Iran

A 23 ans, Maxime-Louis est donc aujourd'hui consultant international en ressources humaines dans un groupe comptant près de 30 000 salariés. Le mois dernier, il était au Congo pour élaborer des tests de recrutement et rencontrer près de 120 candidats. Même chose dans quelques semaines au Kazakhstan, puis en Iran. « Si j'étais resté à un poste de clinicien, je serais sans doute encore à temps partiel, payé au lance-pierre, dans une structure de la grande banlieue parisienne... Après cinq ans à galérer dans mes études, je n'avais plus envie de cette précarité. »

Un petit plus sur les collègues

Pour autant, Maxime-Louis ne regrette rien de son cursus : « Mes études me donnent un petit plus sur mes collègues puisque je suis capable de diagnostiquer très facilement un problème chez un candidat. » Une névrose maladive ou une psychose trop prononcée... Les cas sont rares, mais sont tout de suite analysés par ce professionnel. Même chose pour les personnalités de ces collègues. « Je repère tout de suite qui réagit comment dans l'entreprise. Ca me permet de m'adapter très vite dans une équipe. »

Retour en cliniques

Pragmatique, le jeune homme ne doute pas de la plus-value que lui apportera en retour, cette expérience en entreprise. « Je sais qu'il n'est pas évident d'évoluer énormément dans un grand groupe quand on a un profil un peu atypique. Mon souhait serait donc de retourner vers des cliniques psychiatriques. » Qui, elles aussi, ont besoin de spécialistes en ressources humaines.

Tiphaine Réto © Cadremploi.fr - Publié le 22.01.09

Titulaire d'un Deug de Lettres et PDG d'une SSII

Il avait choisi la voie royale pour l'enseignement. A 37 ans, Abdelaziz Sali est aujourd'hui dirigeant de Nouveli, une SSII qu'il a lui-même fondée. « Je voulais devenir prof de français depuis longtemps. Mais un « accident de parcours » m'a fait changer d'avis. » D'avis et d'avenir.

Inscrit à la fac de Lettres de Paris-Tolbiac, Abdelaziz Sali est en deuxième année quand un ami lui propose de le rejoindre dans une drôle d'aventure. « Il venait de créer une boîte d'édition de logiciels de gestion pour les cliniques vétérinaires. Je n'y connaissais rien en clinique vétérinaire et encore moins en informatique. Mais il a réussi à me convaincre que c'était là, l'avenir. »

Tout appris sur le tas

A deux dans cette nouvelle société, Abdelaziz Sali apprend tout sur le tas. « C'était vraiment passionnant de découvrir quelque chose de totalement différent. » En cinq ans, il obtient une expérience suffisante pour rejoindre une SSII parisienne. « Mon parcours atypique les a intéressé. Ma formation de Lettres, notamment, m'a catégorisé dans les services « avant-vente ». On s'est tout de suite dit que mes qualités rédactionnelles pourraient servir pour l'élaboration des discours commerciaux. »

Plus d'efforts pour faire ses preuves

Pas de problème à l'embauche, donc, mais quelques mois pour faire sa place dans cette nouvelle structure : « Au début, on s'adressait à moi comme à un petit jeune. Je pense qu'il a fallut que je fasse encore plus mes preuves pour montrer que, moi aussi, je savais ce qu'était un logiciel. »

Créateur d'entreprise

Devenu « Business consultant », c'est pourtant lui, le littéraire, qui interviendra chez les clients de la société pour les épauler sur les outils informatiques. C'est lui aussi qui, quelques années plus tard, soutenu par son chef, créera son « cabinet d'experts en formation et commercialisation de solutions logicielles ». Nouveli, 53 collaborateurs et 3,5 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2008. Une petite réussite.

Le diplôme est secondaire

Et pas question pour Abdelaziz Sali de revenir sur son parcours. « En plus des qualités rédactionnelles, ma formation littéraire m'a offert une certaine culture. Or, quand vous êtes avec un client, c'est parfois bien de parler d'autres choses que du dernier microprocesseur ! »
Désormais en position de recruteur, il ne se ferme donc à aucun profil. « Le diplôme m'importe peu.  D'autant moins, d'ailleurs, que je dois être le moins diplômé de mon entreprise. » Compte avant tout l'engouement d'un candidat et son envie d'apprendre. « Pour moi, un diplôme n'est qu'une carte de visite. Or, une personne est forcément plus intéressante que sa carte de visite. »

Tiphaine Réto © Cadremploi.fr - Publié le 22.01.09

13 janvier 2009

Au coeur des tabous en entreprise

Que savez-vous au juste de votre collègue d’en face ? Peut-être vient-il d’obtenir une prime record tout simplement parce qu’il est plus beau que vous. Peut-être est-il en pleine dépression. Ou encore, peut-être cache-t-il son homosexualité depuis des années de peur d’être viré… Une entreprise, c’est un peu comme un iceberg. La face visible et lisse cache bien souvent une réalité plus froide. Injustices salariales, placardisation, aventures sentimentales, surmenage, homophobie… Cadremploi plonge pour vous au coeur des tabous de l’entreprise et donne la parole à ceux qui les subissent au quotidien.

Dossier réalisé par Sébatien Tranchant et Tiphaine Réto © Cadremploi.fr

Mieux vaut être grand et beau que petit et moche pour réussir

Vous avez été embauché en même temps qu’Arnaud, un collègue de bureau grand et sportif. Vous ne le savez pas encore mais, dans 10 ans, il gagnera plus que vous et aura davantage de responsabilités tout simplement parce qu’il est plus beau que vous...

C’est malheureusement vrai… Déjà en 1994, une étude américaine avait mis en lumière cette injuste réalité. Selon l’American Economic Association, le salaire des hommes et femmes ayant un physique avantageux est de 5 à 10 % supérieurs à celui de leurs collègues. Dans un autre registre, un article très sérieux publié en 2003 dans la revue de l’Insee « Economie et statistique » indique sans détour que « la taille élevée est un atout économique. » «  A diplôme constant, les hommes de taille élevée font une meilleure carrière professionnelle car leur sont confiées davantage de responsabilités d’encadrement », écrit Nicolas Herpin, l’auteur de l’article. Preuve troublante : la taille moyenne des cadres supérieurs et professions libérales (177,6 cm), soit 3,2 cm de plus que les ouvriers. 

Préjugés inconscients

Dans l’entreprise, la grande taille est clairement une variable favorable à l’avancement. « La grande taille donne la capacité à se faire entendre ou à se faire obéir, indique l’Insee. […] Plus souvent que les petits et les moyens, les grands représentent leur entreprise à l’extérieur et sont en contact personnel avec la hiérarchie. » D'autres réserves sur le physique relèvent ainsi de l’implicite. « Comme tout le monde, je me doute que mon inconscient guide certains de mes choix » , reconnaît une responsable de recrutement en soustraitance industrielle. L’un des préjugés les plus répandus sur les personnes en surcharge pondérale porte sur leur supposé manque de dynamisme. « Je leur conseille de se présenter le plus naturellement possible, de montrer leur joie de vivre, encourage le recruteuse. Ainsi, le recruteur est mis en porte-à-faux par rapport à ses propres réserves. »

Valoriser les compétences

Avec un physique ingrat, l’accès à l’emploi peut également s’avérer plus compliqué. En septembre 2005, l’Observatoire des discriminations de l’université Paris I a publié les résultats d’un testing confirmant les préjugés à l’égard des personnes obèses. Sur un panel de 200 offres d’emploi, les résultats se sont avérés accablants pour les entreprises. En substance, les candidats obèses décrochent 1) deux fois moins d’entretiens ; 2) ils ont trois fois moins de réponses positives pour un poste de commercial ; 3)  ils reçoivent 24 % de réponses positives en moins pour un job de télévendeur. Pour Jean-François Amadieu, directeur de l’Observatoire des discriminations, les moyens les plus efficaces pour lutter contre ces phénomènes seraient, par exemple, de « généraliser le CV sans photo et les techniques d'appréciation par simulation (assessment center) comme cela se fait déjà dans beaucoup de pays étrangers. Les recruteurs français doivent d’urgence faire évoluer leur grille de recrutement et valoriser davantage les compétences des candidats.»

Amour au boulot, pas toujours la bonne affaire

Dans une boîte, on bosse avec ses collègues, et plus si affinités. Un Européen sur deux aurait vécu une histoire d’amour au boulot, mais toutes ne se sont pas conclues par un mariage… Cœurs d’artichaut et cavaleurs ne font pas toujours bon ménage dans l’entreprise.

« Je m'étais toujours dit : pas d'histoire d'amour au travail. » Une promesse pas si facile à tenir. Depuis un an, Nathalie* entretient une aventure tumultueuse avec l'un de ses collègues. Leur relation est d'abord restée totalement platonique pendant plusieurs années. « On ne travaille pas dans le même service, ni dans la même ville, mais on s'est rencontré en planchant sur le même sujet. A partir de là, nous avons continué à nous échanger des mails très régulièrement. » D'abord pour parler boulot.

L'amoureux transi était déjà marié

Ensuite, peu à  peu, pour évoquer leur vie privée. « On est devenus assez proches. Lui devenait de plus en plus pressant pour qu'on se rencontre. Je savais très bien ce qu'il cherchait. Mais moi je ne voulais pas tomber dans ce drôle de plan. » Principale réticence : l'amoureux transi est déjà marié. « Hors de question, pour moi, de devenir la maîtresse de quelqu'un ! Et surtout pas celle d'un collègue. » Nathalie finira pourtant par céder.

L'effet pygmalion ?

« En y réfléchissant, je crois qu'il s'est servi du fait que l'on travaille dans la même boîte pour me draguer et me faire fléchir. » Un atout pour la jeune femme qui trouve dans ce partage d'intérêts, un palliatif à la difficulté de sa situation. « Il m'épaule, me conseille et m'encourage dans ma carrière. C'est un peu comme s'il compensait, puisqu'à côté de ça, il ne peut absolument pas s'engager d'un point de vue affectif. »

Un Européen sur deux a eu une relation amoureuse au travail

Car les relations au bureau n'encouragent pas la stabilité. Si en 2002, un Européen sur deux avait une relation amoureuse au travail, peu d'entre eux ont réussi à porter cette idylle jusque devant monsieur le Maire. « Le plus douloureux, c'est d'être obligés de sans cesse se cacher, reconnaît Nathalie. J'ai tellement peur de nuire à sa carrière et à sa vie professionnelle que je vis sans cesse dans l'ombre. »

Ragots, jalousies et autres joyeusetés

A fortiori en cas d'adultère, les aventures amoureuses avec un ou une collègue demeurent souvent dans l'ombre. Peur des ragots, bien sûr, des jalousies mais aussi des soupçons d'inefficacité de la part de ses supérieurs. Car une liaison découverte fait souvent se bousculer vie privée et vie professionnelle, tout au moins dans l'esprit de certains de vos collaborateurs. A tel point qu'au Japon mais aussi dans certaines multinationales implantées en France, les aventures au boulot sont interdites, sous peine de licenciement.

* Le prénom a été changé.

C'est à qui le tour... d'aller au placard ?

Un jour ou l’autre, ça peut vous tomber dessus sans crier gare. Votre responsable oublie tout d’abord de vous convier à une réunion, puis ne vous donne plus de travail, enfin vous ignore totalement. Vous pensez pouvoir vous extirper de ce mauvais rêve. Perdu : vous êtes au placard ! Témoignage de Tanguy, ex-placardisé.

L'expérience est encore éprouvante à raconter. Quand, deux semaines après l'avoir recruté, le responsable de Tanguy est muté à un autre poste, commence pour l'ancien journaliste de la Croix Rouge un véritable calvaire. « Je n'ai pas tout de suite compris ce qui se passait », explique Tanguy. 

« J’étais plus encadré qu’un stagiaire »

Etape numéro un : l'une de ses collègues, avec qui Tanguy entretenait des relations cordiales jusque-là, change d'attitude. Plus de bonjour, plus de discussion, plus aucun échange. « Je n'ai jamais su ce qui s'était passé. Du jour au lendemain, elle m'a reproché un comportement agressif et froid. » Petit à petit, la jeune femme monte sournoisement ses supérieurs contre son collègue. « On regardait tout ce que je faisais à la loupe. J'étais plus encadré que les stagiaires. Puis on m'a donné de moins en moins de travail. Tout se faisait sans moi. Je n'existais plus. » Dans le service, tout le monde lui tourne le dos. « Ailleurs dans l'entreprise, certains m'ont soutenu. Mais ils ne m'ont jamais défendu. On ne défend pas quelqu'un qui est au placard. »

Silence, souffrance et isolement

Le mot est lâché : le placard. Rarement doré, toujours douloureux. « Le silence qui entoure le phénomène de placardisation renforce la souffrance de l'isolement », explique Dominique Lhuilier, maître de conférences en psychologie sociale à l'université Paris VII et auteur de « Placardisés, des exclus dans l'entreprise ». Rares sont les collègues au courant, soit parce que le placardisé a honte de sa situation et tente de la cacher, soit parce que son entourage professionnel préfère ne pas savoir pour éviter toutes représailles. « Et puis il y a aussi l'idée que si une personne est au placard, c'est forcément qu'elle l'a mérité. »

Moyen de pression

Tous les experts le disent : sans pouvoir être chiffré, le phénomène augmente, devenant une part intégrante du management de l'entreprise. Les victimes sont toujours plus nombreuses et plus diversifiées : les réorganisations internes gérées parfois dans l’urgence, les conséquences d’un management « de sanction » ou encore le manque de courage à licencier quand c’est nécessaire, toutes ces situations génèrent leur lot de placardisations.
Contrairement aux idées reçues, c'est dans le privé que le turn-over dans le placard est le plus important. Les salariés des grandes entreprises sont sans doute plus concernés, mais du cadre supérieur au personnel exécutant, tout le monde peut être touché. Les hommes sont un peu plus nombreux que les femmes et la durée du placard est plus longue avec l'âge. « Les jeunes arrivent plus facilement à chercher un autre poste ailleurs, poursuit Dominique Lhuillier. Mais dans tous les cas, plus longtemps on reste au placard, plus on a de mal à en sortir. Le piège est mortifère. »

L'entreprise, pas très "gay friendly"

Question : de quoi parle-t-on entre collègues à la pause café ? Du boulot, du dernier week-end, des projets de vacances, mais aussi de sa vie privée. Un thème qui met mal à l’aise quand on bosse dans une entreprise pas très gay friendly.

« Aujourd'hui, il est plus facile de faire son coming-out en famille qu'au travail. » Philippe Chauliaguet est porte-parole du collectif Homoboulot. Un collectif créé en 2001 pour fédérer la dizaine d'associations qui luttent contre « le dernier rempart de la sortie du placard » des personnes homosexuelles. En 2006, un sondage réalisé par L'Autre Cercle révélait que 42 % des répondants taisaient leur orientation sexuelle. 66 % d'entre eux le faisaient par peur des représailles.

88 % de victimes ou témoins d'actes homophobes

Insultes, moqueries, agressions physiques ou ruptures abusives de contrat, les pressions sont nombreuses dans l'univers impitoyable de l'entreprise. D'après un rapport effectué par la Halde en 2007, 88 % des salariés lesbiens et gays ont déjà été victimes et/ou témoins d'actes homophobes dans leur vie professionnelle. Et ce malgré les lois promulguées en 2004 pour établir l'homophobie comme un délit. « Ce n'est pas de sanctions dont on a besoin, mais de prévention, explique Philippe Chauliaguet. C'est la seule manière de faire évoluer la société. »

« Du jour au lendemain, tout a changé »

« Lorsqu'une de mes collègues a découvert mon homosexualité, raconte Anthony, tout a changé dans mon travail. Du jour au lendemain, je sentais les regards se poser sur moi, les discussions changeaient bizarrement quand je m'approchais de la cafétéria. Et puis, un jour, mon supérieur m'a convoqué pour me dire que « malgré mon travail », je n'avais pas été retenu pour le poste de manager. »

Un plafond de verre

Difficile bien sûr d'évoquer la discrimination lorqu'aucun mot n'est réellement prononcé. « Pourtant, il existe un véritable plafond de verre dans l'avancement de carrière des salariés homosexuels, reprend Philippe Chauliaguet. D'abord parce qu'instinctivement, on donne des responsabilités à quelqu'un qui nous ressemble. Ensuite, parce que beaucoup d'homos freinent eux-mêmes leurs carrières pour ne pas exposer leur vie privée. »

La vie privée a fait irruption dans l'entreprise

Le silence est donc la première défense. Mais c'est aussi la première souffrance. « Du non-dit au mensonge, la frontière est vite franchie, continue Philippe Chauliaguet. Certains préfèrent s'inventer une hétérosexualité pour ne pas être mis à l'écart. »
Du récit de week-end en famille près de la machine à café aux photos des enfants exposées en fond d'écran, la vie privée a depuis longtemps fait irruption dans le monde de l'entreprise. « Et ne pas en parler, c'est bien souvent se couper du monde et passer pour quelqu'un de froid et d'introverti », affirme Anthony. C'est aussi s'interdire certains avantages, comme la mutuelle étendue aux conjoints ou les congés pour le Pacs.

Surmenage, harcèlement moral, suicides : nous sommes tous concernés

Quand on travaille entre 10 et 12 heures par jour sous pression, il n'est pas rare que tout se dérègle. Le mal-être au boulot, on en parle de plus en plus mais souvent à demi-mots. Pour Dominique Huez, médecin du travail, le travail serait à l’origine de 3 000 suicides par an. Inquiétant.

Au Royaume-Uni, on parle de « burn out » et au Japon de « karoshi ». Alors que dans d’autres pays on reconnaît le phénomène d’« autodestruction par le travail », en France la gêne est palpable quand on évoque le sujet. Pourtant, régulièrement, cette question de la mort au travail revient à la Une de l’actualité. Quand le constructeur Renault a été confronté à partir d’octobre 2007 a une vague de suicides dans son Technocentre de Guyancourt (Yvelines), une fois de plus, ces faits divers en série faisaient les gros titres. Or, c’est tous les jours qu’on souffre au travail, comme l’expliquait dès 1998 Marie-France Hirigoyen  dans son livre remarqué « Le harcèlement moral : la violence perverse au quotidien », vendu depuis à 450 000 exemplaires.

Les politiques trop frileux

En mars dernier, deux scientifiques, Philippe Nasse et Patrick Légeron, ont remis au ministre Xavier Bertrand un rapport sur le sujet. Un travail à « l’approche encore trop restrictive, le rapport estimant que ‘suicide au travail ne veut pas dire systématiquement suicide lié au travail’, écrivait à l’époque le journal Le Monde. Or les spécialistes savent que le lieu où l’on se donne la mort n’est jamais anodin. »

3000 morts par an

Dans un livre publié récemment aux Editions Privé, Dominique Huez, médecin du travail depuis 25 ans à la centrale nucléaire de Chinon, revient sur ce sujet de la souffrance au boulot. « J’estime que le travail est  un élément déclencheur dans 25 à 50 % des cas de suicides. Ce qui m’amène à penser que le travail ferait directement ou indirectement 3000 morts par an », déclare-t-il. La faute « à une rigidification de l’organisation du travail et à un management du zéro défaut pour lequel seul les résultats comptent », selon le médecin.

Les cadres se suicident moins

A ce jour, toutes les études réalisées sur le sujet arrivent peu ou prou à la même conclusion : si le suicide touche toutes les catégories de travailleurs, les ouvriers et employés se donnent près de trois fois plus la mort que les cadres.


Tiphaine Réto et Sébastien Tranchant © Cadremploi.fr - Publié le 12.01.09