09 avril 2006
Dans les salles du MK2, la philo fait son cinéma
« Vous allez rire, mais en y regardant de plus près, Harry Potter m'a fait penser à Auguste Comte. » Sur le coup, en effet, la référence prête à sourire... Mais une samedi matin, dans une salle obscure du cinéma parisien MK2-Bibliothèque, le sourire n'est jamais innocent. Il pousse à réfléchir. Chacun opte donc pour sa méthode de pensée. Il y a ceux qui se redressent légèrement des fauteuils rouges, ceux qui lèvent leur stylo au-dessus du bloc-notes et ceux qui continuent d'arborer une mine interrogatrice. Ollivier Pourriol, maître de cérémonie, sait ménager ses effets. Quel rapport y a-t-il entre un apprenti sorcier et un philosophe confirmé ? Il n'y a guère qu'à Ciné-philo qu'on se pose ce genre de questions.
Dans le halo lumineux de son pupitre, Ollivier Pourriol n'a pas attendu les réponses. Il continue son cours. Il y en a pour tous, jeunes ou moins jeunes, rassemblés pour la matinée. Après Harry Potter, voici La Mouche, de David Cronenberg, Le Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein ou Mulholland Drive, de David Lynch. Voilà aussi Spinoza, Alain, Valéry et Walter Benjamin... Extraits d'une filmographie éclectique et réflexions philosophiques s'imbriquent et cheminent ensemble. « Il existe un lien évident entre philosophie et cinéma, explique Ollivier Pourriol. L'un comme l'autre font se lever l'automate spirituel. »
« Magie ou chirurgie du cinéma », « le film de l'inconscient », « violence du cinéma »... Depuis plus d'un mois, l'agrégé de philosophie, écrivain et ancien enseignant met donc en branle les mécanismes de la pensée au MK2-Bibliothèque. Son concept de Ciné-philo entraîne dans un voyage commun le cinéma, art populaire, et la philosophie « qui n'est pas réservée à une élite ». C'est ce mariage « sans chichi » qui a séduit Jacques, enseignant à la retraite. « Honnêtement, je suis surtout venu pour le cinéma, parce que la philo, à première vue, ça ne m'attire pas. Mais, je ne sais pas comment il fait, il arrive à rendre certains discours simples et intéressants. »
Une question d'habitude, peut-être. « Déjà quand j'enseignais en terminale, j'utilisais les films comme amorces et comme références connues pour aborder les connaissances philosophiques. » Aujourd'hui, à 35 ans, Ollivier a troqué le tableau noir pour la toile blanche. « J'aime cette idée de contemplation propre à la salle de cinéma », reprend-il. Un concept qui en surprend plus d'un. « J'aurais bien aimé pouvoir l'interroger au fur et à mesure », avoue Julie, 17 ans. Mais si Ollivier Pourriol ne répond à rien durant ses deux heures de cours, il garde, quand même, réponse à tout. « Ce que je souhaite, c'est que les spectateurs puissent partir avec de quoi penser. Et se taire, pour penser, c'est essentiel. » Plus ou moins déstabilisée par le procédé, l'assistance semble cependant conquise.
Une fois la séance achevée, dans le hall du multiplexe, l'orateur ne perd rien de sa verve. « Ca allait ? Je me sentais très fébrile... » L'homme a le tutoiement facile. « Tu sais, je ne veux faire preuve d'aucune autorité sur les gens. Je me renseigne, je me documente, mais c'est tout. Sur Gangs of New-York, par exemple, je n'ai fait qu'écoute ce que disait Scorsese. En réalité, j'essaie de comprendre le passage entre les images et leurs contenus. Comprendre comment tout ça est fait. » Et ciné-philo dans tout ça ? « Un grand hasard », résume Ollivier Pourriol, évoquant Elisha, le fils de Martin Karmitz (fondateur des complexes MK2), mais aussi un de ses anciens élèves. « C'est lui qui a entendu parler de mon projet et qui s'est arrangé pour me trouver une salle. En face de lui, la librairie du « Bibliothèque ». Il précise : « J'ai demandé à ce qu'ils mettent en rayons certains des ouvrages que je cite pour que les gens aillent les consulter. Cela rajoute un lien entre le livre et le film pour prolonger la réflexion. »
Ollivier Pourriol est avant tout un passionné. « Tous les extraits que je choisis, c'est par pur plaisir ! » A chaque conférence; il prend soin d'utiliser en partie des films nouveaux, des films qu'il ne connaît pas et qu'il prend plaisir à découvrir. « Mais, dans le fond, mon but est évident : c'est d'apprendre moi-même à faire des films. Je me crée ainsi ma propre école. » Il cite le nom de Cronenberg, comme lui amateur avant tout. Il évoque le scénario du court métrage qu'il est en train d'écrire. Il cherche à nouveau des passerelles. Des passerelles déjà franchies par ses nouveaux élèves. Jacques est définitivement revenu de ses a priori. « Je viens de ressentir des émotions proches entre le texte philosophique et l'image cinématographique. Une sorte de saveur de l'instant. » Au fait, Jacques... Le rapport entre Harry Potter et Auguste Comte ? « La magie, bien sûr. La magie du cinéma. »
Tiphaine RETO.
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08 avril 2006
Dans les coulisses du commerce équitable
(Critique de Juste planète, « un grain d'équité », Emission diffusée le samedi 8 avril 2006, sur France 5)
« Agir est une nécessité; faire comprendre une urgence. » Le credo d'Alexandre Michelin, ancien directeur de l'antenne et des programmes de France 5 et commanditaire de l'émission revient comme un leitmotiv de « Juste Planète ». La nouvelle collection documentaire de la chaîne fait le pari appréciable de la télévision citoyenne. En trois épisodes de 52 minutes, la série cherche à expliquer ce qui se cache derrière les termes à la mode de commerce équitable et de développement durable. Jean-Michel Vennemani et Noël Mamère, auteurs des documentaires, remontent ainsi les filières des trois produits emblématiques du marché : le café en Colombie, le coton au Mali et le bois au Brésil. Et pour cela, ils abandonnent les oripeaux du journalisme « objectif » pour se plier aux règles de l'engagement. Le dessein est clairement identifiable : montrer qu'une organisation du commerce mondial est possible. Mais une prise de conscience de la société civile est le seul moyen de passer du domaine des vœux à celui de l'action.
Dans ce premier volet de la série, nous voilà donc embarqués aux côtés des sacs des fèves vertes de l'arabica. « Le café est vraisemblablement le commerce le plus inéquitable de la planète, affirme le courtier Robert Lamplé, puisque le chiffre d'affaires de la matière première est sept fois inférieur au chiffres d'affaire du produit fini. » De Popayan à Paris, le film raconte l'histoire, de la production à la commercialisation, du café équitable « Soberano » : une histoire vraie pour démontrer les bienfaits des « filières courtes ».
Jean-Michel Vennemani et Noël Mamère ne se cachent pas derrière le politiquement correct. Ici, on affirme que la générosité pour la générosité ne sert à rien, et que le marché du commerce équitable sert aussi à créer des emplois dans les pays du Nord. On dit aussi que « la charité fait vendre » et on remet en cause certains modes de distribution des filières. Cette lucidité fait du bien et permet, a contrario, de croire au développement d'un commerce mûrement réfléchi et débattu.
Toutefois, si les intentions sont bonnes, le résultat du documentaire laisse parfois perplexe. Celui-ci, pédagogique, sombre par moments dans un didactisme un peu pesant. La trame s'égare en allers-retours entre la France et la Colombie. On se surprend parfois à s'ennuyer. On n'est gagne pas moins à passer outre ces défauts. Les adeptes du commerce équitable seront renforcés dans leurs convictions. Les autres pourraient être surpris de l'impact potentiel d'une telle initiative économique.
Tiphaine RETO.
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01 avril 2006
Séropositivité : vivre dans le combat
"Aujourd"hui, je voudrais vous parler du temps qui passe, des projets à venir, de la douceur de vivre, semaine après semaine, des jours dont les minutes me paraissent si courtes, trop courtes."
Ce 7 avril 1994, jour du premier Sidaction, c'est Jérôme qui parle. Qui confie son envie de parler. Onze années plus tard, alors que le VIH connaît une recrudescence, Jérôme témoigne toujours. Jérôme. Ou encore Emmanuel, Dalila, Catherine, Yann et Lyndia. Anciens toxicomanes, simples amoureux ou "nés comme ça". Tous séropositifs et tous en lutte depuis dix, quinze ou vingt ans contre le sida.
Michel Pomarède, producteur de Radio Libre, ne juge pas. Il recueille des mots. Et offre ainsi à chacun l'occasion de confier sans complexes et sans clichés sa vie, ses souffrances et ses espérances.
Intimité, traitements, sexualité, maladies "opportunistes" favorisées par la baisse des défenses immunitaires, solitude, culpabilité... Mais aussi, joie d'être toujours en vie, doublée étrangement de la difficulté d'être encore là. Car l'arrivée des trithérapies a changé la donne pour les séropositifs. "On devait mourir", explique Yann. "J'avais brûlé la vie par les deux bouts, développe Jérôme. Et après moi, le déluge... Sauf que le déluge, finalement, c'est toujours à moi de l'affronter."
Après l'angoisse de la mort, il a donc fallu assumer la possibilité de continuer à vivre. Et c'est là la force de l'émission de Michel Pomarède : cette "maladie d'amour", qui traîne la mort dans ses vertiges, bascule, soudain, de nouveau, dans le monde des vivants.
En deux heures, l'auditeur part à la rencontre de ces hommes et femmes, de leur quotidien certes douloureux, mais toujours affronté avec force, avec envie. L'envie de continuer de parler.
Tiphaine RETO.
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29 mars 2006
Une île de cendres et de lumière
Au sortir d'un long hiver, cap vers le Sud. Pour son 187ème numéro, Des racines et des ailes s'installe à Palerme afin de rayonner à travers toute la Sicile. Trente siècles de civilisations, de conquêtes et de douceur vivre, accrochés à un bout de terre sauvage, éruptive.
Le périple orchestré par Louis Laforge arpente les vestiges du passé et visite les surprises du présent. Joue avec les ombres et les lumières d'une île de soleil. Une fois encore, l'émission pousse les portes scellées et révèle des trésors insoupçonnés.
Première étape du voyage : la Sicile baroque. D'un palais à une église, d'une rue à un marché, l'abondance surgit partout. « La profusion est l'une des caractéristiques les plus typiques de la culture italienne. C'est notre façon de présenter les choses », s'enthousiasme l'historien d'art Sergio Troisi. Stucs, marqueteries, mosaïques, volutes, festons, madones potelées et puttini potelés exhibent ainsi les splendeurs théâtrales d'une île en rivalité permanente avec les forces destructrices de la nature. Car, ici, séismes et éruptions rappellent sans cesse la fugacité de la vie et la fragilité de l'art.
Une fragilité pourtant toute relative. Car en sillonnant les rues calmes, le voyageur s'arrête encore devant les traces de la civilisation hellène. C'est le deuxième volet de l'émission. Un pan d'histoire où Syracuse redevient, sous la plume de Cicéron, « la plus grande et la plus belle des villes grecques ». Eschyle et Sophocle ont joué dans son théâtre, Archimède a combattu dans sa forteresse. Aujourd'hui, Amalia ferme les yeux et « respire encore l'air des siècles passés ».
Les siciliens sont fiers de leur « patrie » et de leur identité. Identité également forgée dans les cendres des volcans. L'étape ultime de cette émission-voyage abandonne donc les marbres des palais pour s'agriper aux roches balsamiques, à l'obsidienne et à la pierre ponce. Des flancs de l'Etna aux grondements du Stromboli, on s'attarde sur ces coulées de lave qui façonnent l'île et fascinent ses habitants.
Tiphaine RETO.
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